En finir avec le voyage d’affaires?

Et si le voyage d’affaires n’était plus possible? J’ouvre ici un débat délicat: celui de notre responsabilité environnementale dès lors qu’on se place dans notre univers professionnel, et en particulier en ce qui concerne les voyages d’affaires. Peut-on sérieusement continuer à prendre des avions pour quelques heures de réunion à l’autre bout du monde?

L’écolo-minimaliste qui croyait bien faire

Personnellement je suis très engagé dans la lutte contre le réchauffement climatique. Je suis activement minimaliste, c’est-à-dire que je veille à utiliser un nombre réduit d’objets (43 seulement) pour ma vie personnelle et professionnelle. J’oeuvre au Journal Minimal en y publiant mes péripéties. Je réduis sensiblement tous mes déchets, j’ai abandonné la voiture depuis 8 ans, je roule en vélo pour mes transports professionnels et personnels quotidiens, ma femme et moi achetons en vrac, nous refusons au maximum le plastique, j’ai  toujours mes couverts en bois sur moi. Nous avons changé d’opérateur d’énergie pour Enercoop, nous avons notre compost sur le balcon à Paris; bref je suis au taquet. J’ai même vidé ma boite mail pour veiller à ce que mon empreinte numérique ne soit pas trop « lourde ». En toute chose je cherche à bien faire, et à toujours faire mieux.

L’effroyable paradoxe du bilan carbone

Et pourtant reste pour moi un énorme point d’achoppement, un paradoxe difficile à dépasser: ce sont mes déplacements professionnels. De part mon travail – Directeur commercial – je suis amené à me déplacer très fréquemment à l’étranger. En avion! Conscient qu’il y a là un vrai conflit j’ai calculé mon bilan carbone de l’année 2018. Plusieurs allers-retours à Istanbul, un aller-retour à Madrid par mois plus quelques allers-retours à Milan et Rome, et mon bilan carbone est édifiant: plus de 3,5 tonnes à moi tout seul!

Pour information nos engagements pris durant l’accord de Paris (COP21) situent à environ 2 tonnes maximum l’empreinte carbone par individu pour envisager de contenir le réchauffement dans la limite de 2 degrés. Ce qui a déjà des conséquences alarmantes. Or moi je suis à 3,5 tonnes, c’est-à-dire que tous mes autres efforts sont anéantis par la ritournelle qui sévit dans toutes les directions commerciales du monde « Soyons au plus près de nos clients et montons dans les avions! ».

Pour les entreprises il faut croître à tout prix

Du coté de l’entreprise soyons francs les enjeux sont ailleurs. Il faut développer, être en croissance à tout prix. Et on le comprend: si l’entreprise ne croît alors que ses concurrents, eux, s’étendent; et alors la visibilité diminue, l’intérêt des investisseurs s’amenuise, la capacité à proposer des prix attractifs est réduite, la compétitivité baisse et mécaniquement l’activité se retrouve en péril.

Comment le chef d’entreprise pourrait-il faire autrement? Intégrer la responsabilité environnementale c’est se placer dans le temps long, or l’entreprise pour être là dans le temps long doit déjà veiller à survivre dans le temps court. Ce qui n’empêche pas déjà pour certaines de mettre en place des initiatives intéressantes: organiser le tri sélectif au bureau, mettre en garde contre l’impression intempestive de tous les documents comme des emails, des supports de réunion, encourager l’usage du vélo en remboursant des frais de réparation à l’instar des frais kilométriques, etc.

Le voyages d’affaires: la faillite de la technologie

Mais revenons à notre sujet, le voyage d’affaires est sans doute la plus grosse aberration écologique à laquelle il est temps d’amorcer une réponse. Posons les choses pour apaiser le débat: oui les rencontres en face à face contribuent à sceller une confiance absolument nécessaire pour le développement des affaires. Un regard échangé, des poignées de main, des femmes et des hommes qui se rencontrent sont des facteurs décisifs de la relation d’affaires. Peut-on l’obtenir autrement, grâce aux nouvelles technologies? En vrai c’est très difficile.

Un premier contact pourra difficilement passer par une conf call ou un Skype. Encore aujourd’hui en 2019 je suis atterré de voir combien il est difficile d’établir une rencontre vidéo avec plusieurs interlocuteurs. Pas une qui démarre à l’heure, pas une qui ne sont entrecoupée par une mauvaise qualité de signal, pas une dont on doive rapidement couper le flux vidéo pour ne finir qu’avec le son, et encore souvent de très mauvaise qualité. Et ce malgré Hangout, Meet, Skype, WhatsApp, JoinMe, AppearIn et que sais-je encore Discord ou autres.

Donc malheureusement, le voyage d’affaires, on n’est pas près de pouvoir s’en passer. Disons le aussi, c’est parce que nos clients ont besoin de sentir notre disponibilité. Faire l’effort de monter dans un avion pour être à 9h à Madrid ce mardi c’est aussi démontrer mon engagement et celui de ma société dans sa stratégie de présence en Espagne. Être ce matin-là à Rome c’est prouver à mes interlocuteurs que j’ai les moyens de mon ambition. Alors comment faire? Renoncer à une stratégie de développement en dehors des frontières? Accepter la décroissance au risque de mettre en péril le business?

Suivre 3 règles de base

En toute chose je ne m’avoue jamais vaincu et reste certain que des voies sont possibles. Oui l’entreprise doit prendre en compte dorénavant sa responsabilité environnementale eu égard au voyage d’affaires. Posons ici quelques règles de base.

Règle n°1: Privilégier toujours les trajets en train* qui sont 40x moins polluants**. Milan ou Turin sont largement accessibles en train depuis Paris, tout comme les capitales de l’Europe du Nord et de l’Est comme Londres, Amsterdam, Franckfort, Munich. Il faut interdire de faire un trajet en avion si ce même trajet est possible en train. En train un collaborateur est toujours joignable, il peut facilement avoir accès à ses emails et continuer de répondre à ses clients, alors que dans l’avion il est coupé du monde. Il faut considérer que les voyages en avion restent longs si on prend en compte le temps d’accès à l’aéroport, et les temps d’attente sont autant de temps improductif pour l’entreprise. Pour encourager les collaborateurs l’entreprise pourra par exemple faciliter l’accès à la 1ère classe en train, qui est très largement plus confortable qu’une 2nde classe en avion.

Règle n°2: Organiser des déplacements longs en cumulant plusieurs rendez-vous pour optimiser les déplacements. Soyons ambitieux en disant que tant que je n’ai pas booké 5 rendez-vous le voyage en avion n’est même pas envisageable. Un peu comme si nous répartissions les 0,18 tonnes de CO2 de ce Paris Milan sur 5 rendez-vous clients hautement qualifiés. Soyons très clairs: l’aller-retour à Rome pour une réunion de 2h ce n’est absolument plus possible!

Règle n°3 Communiquer sur les efforts entrepris pour réduire l’empreinte carbone de l’entreprise. Car les clients sont sensibles à nos démarches dans ce sens, je l’ai vérifié plusieurs fois. Parce qu’eux-mêmes en tant que managers, et aussi en tant qu’individus sont sensibles à ce nouvel impératif. En expliquant à des clients ma nécessité d’aménager mon agenda pour ces raisons ils ont accepté des efforts pour tenir une réunion durant le temps déjeuner, ou le lendemain à la place de la veille. Parce que les clients sont contents de faire des efforts pour ces nouvelles raisons impératives pour tous. Nous vivons tous dans des villes dont l’air est vicié, nous voyageons de ville polluée vers d’autres villes polluées, et nous prenons conscience des efforts absolument nécessaires pour limiter nos impacts sur le climat. Communiquons, soyons fiers de nos efforts, nos clients nous le rendrons.

L’entreprise: un collectif d’individus aux valeurs environnementales affirmées

Ceci m’amène à un dernier point. C’est à chacun d’entre nous de prendre en main notre impact environnemental dans le cadre de nos activités professionnelles. Encore une fois c’est des individus que viendront les progrès dans ce sens. Tout comme dans la vie civile c’est des individus, plus que des politiques, que viendront les solutions. Dans l’entreprise nous restons des individus engagés, nous devons rester proches de nos convictions, et y faire prospérer les valeurs qui nous sont chères.

L’entreprise le cas échéant doit écouter ces aspirations. Parce que le sens que nous mettons dans nos actions est le moteur du collectif des entreprises. A toutes celles qui manquent de vision, et dont les collaborateurs soupirent, je dis « prenez le virage de l’engagement environnemental », suivez quelques règles simples, et ayez l’ambition que la croissance ne soit pas que celle du chiffre d’affaires.

Références :

2 réponses sur “En finir avec le voyage d’affaires?”

    1. Bonjour, merci de votre commentaire. Votre question est pertinente, ce n’est pas facile. Je suis un vendeur, donc le promoteur de l’idée de consommer. Pour autant à côté je suis aussi promoteur de l’idée de consommer moins. Or les services numériques que je vends sont consommateurs d’énergie. Pour l’instant je n’ai pas franchi le pas de « vendre moins ». Ça ferait mauvais effet. Mais par contre l’idée de travailler mieux, pour que l’empreinte soit moins importante, est au coeur de mes préoccupations quotidiennes. En commençant par mes déplacements et ceux de toute l’équipe.
      Excellente journée.

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